Le mécano de l'Égo

L'homme à la tête de viande

À Angers, Yan Hart-Lemonnier fait de la musique electro, un peu. Mais surtout, il fait des disques, régulièrement.Depuis dix ans, en publiant la musique des autres, ce grand barbu à lunettes façonne une œuvre originale, aux confins de l’electro, de la pop et de la new-wave.Au fil du temps, son label Ego Twister est devenu le foyer reconnu d’artistes rares, atypiques et précieux. Une maison qu’il construit à son rythme, sans véritable plan, tel un architecte autodidacte un peu dingo. Mais avec beaucoup d’amis Et des vinyles en guise de briques.

ÉDITION

L’aventure Egotwister a démarré en 2004 ? Pourquoi et comment vous êtes-vous lancé ?

Au départ, il s’agissait de sortir quelques-uns de mes morceaux, en autoproduction. Je me suis lancé avec quelques économies et un peu d’argent emprunté. À l’époque, je n’avais strictement aucune expérience, même en temps que musicien. Bien entendu, le disque n’a pas été un succès commercial… Mais il a suscité de nouvelles rencontres et une forte envie de continuer sur ma lancée. Je me suis rapidement concentré sur les disques des autres, plutôt que sur ma propre musique, que j’ai mise de côté pendant longtemps. Sans forcément ressentir de frustration.Un disque est un objet fabriqué de manière industrielle et dont, à l’exception de vos propres albums, vous n’êtes pas l’auteur.

 

Dans cette chaîne de production, quelle est la part de créativité du responsable de label ?

J’ai le sentiment de m’exprimer artistiquement en choisissant les disques que je sors. Construire la cohérence d’un catalogue, même si le hasard et les moyens disponibles jouent une part importante, je vois presque ça comme un art. Modestement bien sûr ! Mais à mon sens, le label traduit une vision esthétique assez forte et très personnelle. C’est très important pour moi. Et là où je m’exprime le plus, c’est avec les compilations Party Ruiners. Je choisis les musiciens que je vais solliciter pour le disque, je construis la tracklist avec ce qu’ils m’envoient. Pour le visuel, je choisis un graphiste et nous travaillons ensemble. J’écris les textes de promo et de présentation de la compilation. J’ai l’impression que chaque volume de la série raconte sa petite histoire. La prochaine est en route mais elle sera sûrement un peu plus longue à réaliser car elle est dédiée aux collaborations entre musiciens. Rien que de choisir des paires de musiciens, pour leur proposer de créer un morceau ensemble, qu’ils se connaissent ou non, c’est très excitant !

 

Cela veut dire qu’à votre manière, vous avez le sentiment de construire une œuvre… Avec quelle vision artistique ? Quelle ligne de conduite ?

C’est quand même beaucoup plus modeste que la réalisation d’une œuvre véritable, bien entendu. Quand j’ai commencé, j’avais une sorte d’idée un peu floue de ce que je voulais faire, des musiques que je voulais diffuser. Ça tournait autour des musiques électroniques, mais qui ne relèveraient d’aucun genre précis. Je voulais aussi plusieurs degrés de lecture, un peu d’humour, sans non plus verser dans le gag. Mais au final, je n’ai pas collé à cette idée de départ comme à un dogme. Pour moi, ce ne sont pas tant les formes esthétiques qui véhiculent un message, que la façon de faire les choses, d’intéragir avec les gens, les artistes ou le public. Je ne suis jamais « en chasse » d’un nouvel artiste. Affinités, réseau, amitiés… Il y a toujours dans mon entourage un projet à soutenir et je n’ai pas à chercher très loin pour trouver un disque à sortir. Par contre, il peut parfois se passer beaucoup de temps avant qu’un disque ne se fasse avec un artiste. C’est quelque chose qui a beaucoup de sens pour moi. Aujourd’hui, le catalogue du label me semble très cohérent. Et si je devais résumer ce que je fais depuis dix ans, je dirais que j’essaye de promouvoir une pop aventureuse et non-conformiste.

 

Ego Twister est parfois associé à l’électro « 8-bits » (inspirée des sonorités de jeux vidéo anciens) ou aux « musiques incongrues ». Revendiquez-vous une appartenance à ces mouvements ?

Je n’ai jamais envisagé Ego Twister comme un label dédié au 8-bits. Mais ce courant musical participe des diverses influences qui en ont façonné l’identité. Pas tant par l’aspect musical, mais plutôt par les valeurs qu’il véhicule : un sens du partage, du do-it-yourself, du fun et de l’autodérision. Le fait est que j’ai pas mal d’amis qui viennent de la chiptune (l’autre nom du 8-bits), et que je les ai régulièrement invités sur les compilations Party Ruiners. Mais beaucoup d’autres mouvements musicaux ont eu une influence forte sur moi et les musiciens du label : punk, new-wave et cold-wave, electronica, et même breakcore. Bref, je me suis intéressé à plein de genres musicaux. Ego Twister est peut-être né du fait que je ne me reconnaissais pas dans une chapelle, qu’il fallait mélanger tout ça. Par exemple, il ne me viendrait jamais à l’idée de consacrer une compilation à un genre musical précis. Justement, le terme « musiques incongrues » vient du forum du même nom, fondé par des activistes parisiens issus du 8-bits, mais habités par cette idée d’ouverture musicale, ce melting-pot de genres undergrounds. Je ne crois pas que le nom du forum ait été motivé par l’envie de donner un nom à un énième courant musical, mais plutôt par la volonté de décrire cette envie constante d’être étonné par la musique. La définition de l’adjectif incongru me plaît beaucoup. Mais je crois qu’il n’y aura jamais de terme précis pour définir ce que nous faisons, car seul les mouvements qui rencontrent un succès de masse finissent par être nommés.

 

De quelle marge de manœuvre disposez-vous vis-à-vis de l’artiste que vous produisez ?

Pour chaque projet, la part de créativité que j’exerce est celle que veut bien me laisser l’artiste. Il arrive que certains me livrent le projet clef en main : la musique et son traitement technique, mais aussi le visuel. Si le résultat me plaît, je n’interviens pas. Il m’est arrivé d’accepter des choses qui me plaisaient moyennement sur des visuels, mais qui étaient en cohérence avec les choix de l’artiste ou avec ceux du graphiste que j’avais moi-même sollicité. Quelques rares fois, j’ai insisté pour changer la direction d’une proposition de pochette et nous avons toujours fini par trouver un compromis qui nous plaisait à tous. Certains musiciens apprécient que j’intervienne plus. Que ce soit pour des conseils à l’écoute, avant que les titres ne soient finalisés (j’ai même mixé quelques disques pour les artistes du label), dans la construction de la tracklist, sur une proposition de graphiste pour une pochette, voire sur le choix du titre pour un morceau ou pour l’album. J’adore faire ce travail de direction artistique, c’est clairement là que je prends le plus de plaisir à faire ce label.

 

Le visuel et le packaging qui accompagnent un disque sont très importants. Quand vous vous impliquez dans cet aspect des choses, comment appréhendez-vous le lien musique-visuel ? De manière purement esthétique ou pour « contextualiser » la musique et amener une plus-value de sens ?

Je m’intéresse plus aujourd’hui au visuel qu’au packaging. J’ai un peu délaissé les objets faits maison et les artworks bricolés des débuts car ce sont malheureusement des objets difficiles à conserver en bon état dans le temps. Je privilégie désormais un format de disque plus standard. En règle générale, l’illustrateur a carte blanche, même si je suggère ou demande parfois des changements. Si je fais appel à un illustrateur, ou si un musicien a déjà un projet visuel avec quelqu’un, c’est que nous estimons son travail. Nous envisageons donc cette pochette comme un prolongement de ses propres créations et pas comme une commande. Du coup, c’est à lui de voir s’il veut                     « contextualiser » la musique ou faire quelque chose de complètement abstrait. Je n’ai aucune règle de ce côté-là. Ma seule règle, c’est de faire appel à des illustrateurs dont l’univers me semble aussi fort que celui du musicien et du label dans son ensemble. Et si possible, de travailler avec des gens généreux ! Souvent, ce sont des dessinateurs plutôt que des graphistes, des gens qui travaillent d’habitude plus sur leurs propres productions. Et il me semble qu’il y a une corrélation entre ce qui me plaît musicalement et visuellement. Mon ami graphiste La Roll est l’exception qui confirme la règle. Il est là depuis les débuts du label, et il a réalisé plusieurs de nos pochettes. La Roll est graphiste de profession, je sais qu’il peint également pour lui… Mais il ne m’a jamais rien montré. Il m’arrive souvent de lui suggérer une idée de départ, même s’il ne m’écoute pas tout le temps !

 

Au niveau de la fabrication elle-même, il doit forcément y avoir des contraintes industrielles… Rencontrez-vous parfois des obstacles ? Devez-vous renoncer à certaines idées ?

Les usines de pressage peuvent pratiquement tout réaliser en terme de pochettes, de coffrets, de découpe des disques… Mais sur des petites séries (250 exemplaires pour les albums que je fais fabriquer), il est impossible de commander quelque chose qui sorte de l’ordinaire sans que le prix de revient ne s’envole ! Et moi, je souhaite avant tout diffuser de la musique que j’aime sur vinyle à un prix raisonnable     (12€ en ligne, 10€ en vente directe). Donc, il y a clairement des choses auxquelles il faut renoncer.Quand on produit des disques de manière indépendante, en dehors des gros réseaux, faut-il se montrer créatif aussi dans la manière de diffuser ses productions ?Difficile de répondre à ça ! Pour ma part, je dirige mes efforts vers la communication directe avec le public. Nos disques sont assez peu distribués chez les disquaires ou dans les « distros » (stands de vente sur les concerts). Donc, j’essaye avant tout de développer la vente en ligne et en direct. Je communique énormément via les réseaux sociaux et je crois avoir trouvé un ton particulier. Je ne communique pas comme le ferait une entreprise ou un vrai label. J’utilise beaucoup le     « je », je m’adresse directement aux gens, je leur réponds, je file des coups de main ou des infos quand on m’en demande, etc. Dans la mesure où j’ai sorti plusieurs artistes qui ne faisaient pas beaucoup de concerts, surtout au début du label, voire qui n’étaient même pas présents sur les réseaux sociaux pour certains, j’ai souvent centré la communication sur le label lui-même, plutôt que sur les artistes. J’essaie de créer une petite communauté de gens qui suivrait un peu toutes les productions. Mais ça ne fonctionne pas tout le temps bien sûr. Parfois, les gens qui s’intéressent à un artiste en particulier n’ont pas envie de découvrir le reste du label. Cette démarche de s’intéresser au catalogue d’un label reste un truc de passionné. Bref, je poste beaucoup sur notre page Facebook et ma femme gère Twitter pour moi. On essaye de faire suivre toutes les news que les artistes partagent, quelques coups de gueule aussi. Tout le monde fait ça, bien sûr, et nous le faisons à notre façon, au jour le jour… Principalement lorsque nous traînons sur le net pendant notre temps libre !

 

Votre label produit exclusivement des vinyles. Pourtant, quand vous vous êtes lancé, il y a dix ans, ce format semblait moribond, à l’opposé de la seconde jeunesse qu’il connaît aujourd’hui. Pourquoi ce choix à l’époque ?

En fait, j’ai l’impression que le vinyle était encore très présent en 2004… Les DJs mixaient sur ce format et d’ailleurs, ce sont eux qui lui ont permis de perdurer un peu, alors que le monde de la pop était complètement passé au CD. En revanche, deux ou trois ans après, les DJs ont migré vers le digital. Et là, le vinyle a connu un gros creux… Jusqu’à son retour aujourd’hui. Pendant cette période creuse, les usines de pressage se sont adaptées et ont commencé à proposer des séries à partir de 250 exemplaires, alors que le minimum, c’était plutôt 500 exemplaires. Ça a permis à toutes les petites structures de continuer à faire presser des vinyles. Moi, j’ai choisi ce format dès 2004 non pas pour cibler les DJ, mais parce que j’amassais déjà la musique sur ce support. Presque tous mes labels préférés continuaient à sortir leur musique sur vinyle (Gagarin records, Proptronix…). Ça n’a jamais été un choix d’audiophile pour ma part. J’ai aussi sorti du digital et un tout petit peu de CD, mais le vinyle reste le support qui me touche le plus. Aujourd’hui, tu peux te contenter de faire du digital et l’essentiel, à savoir la musique, existera. Mais à mon sens, seul le vinyle permet d’avoir un peu de « valeur ajoutée » : une belle pochette, plein de façon de l’acheter, une durée de vie supérieure à tous les autres supports. Tu peux l’offrir, le revendre, l’échanger, le redécouvrir, etc. Les innovations technologiques ont peut-être amélioré la qualité sonore, le digital a permis de diffuser et découvrir plus de musique plus facilement. Mais ces formats ont aussi limité tous les petits plaisirs annexes qui accompagnent l’achat de musique. Le vinyle me permet de rester un enfant émerveillé devant ses jouets : je les écoute, les collectionne, les regarde, les range, les prête. Je pense aussi que c’est ce qui touche les plus jeunes, qui découvrent le vinyle aujourd’hui alors qu’ils n’ont pas grandi avec. Ils réalisent tout ce que ça peut apporter à un passionné de musique.

Donc, tant que je pourrai, je continuerai à diffuser de la musique sur ce format, même si ce « retour » du vinyle n’est pas non plus une aubaine incroyable pour des structures aussi petites que la mienne. Je ne vends pas tellement plus de disques aujourd’hui qu’il y a quelques années. Mes projets restent confidentiels par la force des choses. Fabriquer un vinyle reste trois fois plus cher que de faire presser un CD. Je ne produis effectivement que du vinyle aujourd’hui, mais seulement parce que je ne peux guère assumer les coûts de production sur deux supports différents. Sinon je ne verrais aucun inconvénient à fabriquer des CD en parallèle.

 

Ego Twister a récemment sorti une série limitée de 45 tours en couleur, qui ressemblent plus à des objets de collection. Est-ce qu’il n’y a pas quand même un peu de fétichisme vinylistique là-dedans ?

Il y a certainement un peu de fétichisme, je l’avoue. J’aime le vinyle, et j’aimerais pouvoir faire presser tous les bons morceaux de mes amis, les remixes que j’ai pu sortir uniquement en digital et même les fonds de tiroirs, les morceaux qui ont quelques années et qu’on oublie au fin fond d’un disque dur ! Bien sûr, ce n’est  pas possible… Mais faire ces 45 tours permet de sortir assez rapidement quelque chose et de se faire plaisir avec des artistes pour lesquels il n’y a pas d’album possible en ce moment.

Ça fait aussi plaisir aux gens qui suivent le label avec un peu de nouveauté en attendant que les prochains albums soient prêts. Quant au choix de la quantité pressée (111 exemplaires), ce n’est pas du tout pour imposer une rareté, mais simplement une adaptation aux réalités économiques d’un micro label. Je pourrais faire presser plus d’exemplaires, mais je commence à avoir une idée assez précise de ce que je peux écouler rapidement. D’autant plus qu’il est déjà difficile d’obtenir une poignée de chroniques pour un album, et que c’est strictement impossible de faire parler d’un 45 tours. Du coup, cette série s’adresse avant tout aux fans d’un artiste et à ceux du label. Aujourd’hui, je préfère presser moins de disques pour risquer de perdre un peu moins d’argent. C’est la condition principale pour que je puisse continuer à sortir de la musique non conventionnelle avec Ego Twister. Et j’ai bien l’intention de continuer le plus longtemps possible.                                                      • Propos recueillis par RUDDY GUILMIN

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