Une parenthèse espagnole

PHOTOGRAPHIE

Ta pratique artistique se partage entre la photographie et le dessin. Comment définirais-tu ton approche ?

 

Ce qui m’intéresse, ce sont les points d’intersection, de frottement. Quand la photographie se frotte à la littérature, au cinéma, quand le dessin se frotte à la photographie, etc. Et par là, je cherche à créer un trouble, à rendre mon travail plus épais, plus profond… Pour moi, la photographie n’a d’intérêt que dans la relation qu’elle entretient avec les autres arts. Comment une série de photographies peut-elle devenir littéraire ou cinématographique ? Comment un tirage peut-il se confondre à s’y méprendre à une gravure ou un dessin ? Et inversement, un dessin à une photographie ? Mais en toute sincérité, je crois être avant tout une « lectrice ». Au fond, ce qui a déclenché et déclenche encore l’acte créatif, c’est bien l’expérience de la lecture. La photographie est donc pour moi un lieu éminemment littéraire, romanesque. Pour citer l’écrivain Hervé Guibert : « Un livre avec des figures et des lieux, n’est-ce pas un roman ? »

 

Quel est ton parcours en tant qu’artiste ?

 

Je suis née dans une famille pas très propice à ce genre de carrière qui fonctionne beaucoup par réseaux, milieux, fichiers… Il a fallu beaucoup travailler pour intégrer ce que l’on appelle une grande école – L’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. Cette institution m’a fourni des moyens et des contacts dans le milieu de l’art. J’ai également fréquenté les bibliothèques et les salles de cinéma. J’étais dans une boulimie d’apprendre, de prendre. Mon apprentissage s’est orienté vers le graphisme et la typographie afin de maîtriser l’outil de mise en page et pouvoir réaliser moi-même les maquettes de mes ouvrages. J’ai un rapport très fort au texte, aussi voulais-je l’aborder jusque dans ses infimes composants : les lettres. On parle de l’œil aussi pour les caractères... Tout est donc histoire de regard.

 

Quelle place les résidences occupent-elle dans ton travail ? Est-ce un moteur de création, une nécessité matérielle, une occasion de renouveler sa pratique dans un cadre particulier ?

 

Les résidences ont été essentielles jusqu’alors pour plusieurs raisons. D’abord, c’est à chaque fois l’occasion de bousculer sa démarche, de la confronter à un réel, de répondre à de nouvelles questions, d’aller au plus loin dans l’expérimentation. Ce sont aussi de rares temps de concentration : les indemnités de résidence permettent pendant une durée plus ou moins longue de se libérer des contingences alimentaires et de se consacrer à son travail à temps plein. D’un point de vue pratique, on peut aussi bénéficier d’ateliers plus spacieux, où les grands formats s’envisagent plus facilement. Ce sont de vraies parenthèses enchantées, tant pour les recherches que pour les rencontres qu’elles suscitent.

 

Pourquoi La Casa Velasquez ? Quelles sont les particularités de cette structure ?

 

J’étais arrivée à un moment où un temps long de concentration s’imposait. Je n’avais plus la force ni l’énergie de mener de front un plein temps « alimentaire » et un plein temps dédié à la création. Des années que je dormais quatre heures par nuit… Voilà, il n’y a pas d’autre raison. Il me fallait une respiration. Je suis arrivée à Madrid en septembre 2011, je me souviens de la magie de découvrir la lumière incroyable de cette ville. L’atelier 10 m’était attribué, il a fallu l’investir, se familiariser avec cet espace, le pays et sa langue que je ne connaissais pas. Mon temps s’est partagé entre la découverte de la péninsule ibérique, à travers les déplacements que mon projet Journal de l’œil autour de l’écrivain Georges Bataille nécessitait, et un travail d’atelier beaucoup plus sédentaire. Et ce, dans la plus grande liberté. Nous étions treize artistes membres, avec chacun des pratiques différentes, c’était très enrichissant et stimulant. De vraies amitiés se sont construites. La Casa, pour qui sait bien rentabiliser ce temps de résidence, est un incroyable espace de possibles, mais chaque artiste doit être rigoureux dans sa démarche et faire preuve d’une grande autonomie. Ce type de résidence peut être désastreux pour certains, car l’absence de contraintes, la bourse confortable, l’éloignement, le dépaysement peuvent aussi, à l’inverse, complètement déstabiliser la démarche d’un artiste.

 

Ce séjour de deux ans t’a-t-il permis de réaliser des œuvres que tu n’aurais pu achever dans des conditions plus habituelles de travail, avec les contingences du quotidien ?

 

Oui, d’abord parce que mon projet photographique prenait en compte la géographie du pays. La série Journal de l’œil, développée là-bas, se calquait sur les déplacements de l’écrivain Georges Bataille lors de son séjour en péninsule ibérique, dans les années 20. J’ai dû aussi aborder la question de la tauromachie et les problèmes de représentation qu’elle pose. Comment éviter le pittoresque, le folklore ? Et, au contraire, montrer sa tension, sa magie (noire) et évoquer par là-même la littérature qui s’est engouffrée dans ce sujet. C’était la première fois que je bénéficiais d’un véritable espace de travail ainsi que d’un temps presque illimité pour m’y consacrer ! Mes recherches sont encore en cours.

 

Au regard de ton expérience à La Casa, comment perçois-tu le rôle d’une institution dans l’accompagnement d’un artiste ?

 

Pour ma part, je n’attendais rien en matière de suivi. Mais, là encore, tout dépend de chaque parcours. Mon travail était déjà suffisamment avancé pour que je ne sois pas en position d’attente d’une aide de la structure pour le promouvoir. J’expose suffisamment pour ne pas en éprouver le besoin. En revanche, certains membres de la promotion ont été très déçus en matière d’accompagnement. Mais je pense que ces institutions ne sont pas faites pour cela. Les pratiques artistiques sont individuelles et il est impossible de porter avec pertinence l’ensemble d’un groupe d’artistes aux pratiques et aux carrières très hétérogènes. C’est pourquoi les quelques expériences communes entre artistes résidents ont été assez décevantes et maladroites, même si elles ont eu le mérite d’exister.

 

Plus largement, quel regard portes-tu sur le modèle français d’accompagnement des artistes : les résidences, les grandes institutions, les lieux d’exposition ?

 

Je ne parlerai pas d’accompagnement mais plutôt de soutien. En France, les artistes bénéficient quand même d’un très grand nombre d’aides à projets et d’un réseau important de structures soutenues par l’Etat ou les services publics. C’est une chose très précieuse, mais on peut évidemment critiquer ou surtout vouloir parfaire le système. Il est difficile de rentrer dans le sérail des aides publiques. Pourtant en France, il apparaît comme un passage obligatoire pour légitimer une démarche. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir du talent et de travailler beaucoup pour percer dans ce milieu. Il faut aussi l’observer et le comprendre afin d’y trouver sa place, tout en conservant une grande cohérence et une véritable rigueur dans son travail.

• Propos recueillis par CAMILLE ALFONS

Souvent mises en place par des institutions, les résidences d’artistes constituent des moments privilégiés où les œuvres mûrissent, leurs créateurs dispensés pour un temps des contingences de la vie quotidienne. Photographe plasticienne, Anne-Lise Broyer est une artiste pour qui la résidence est un élément essentiel du parcours créatif. Sa démarche s’inscrit dans un cheminement long, nourri de rencontres et d’expériences. Entretien avec une jeune artiste accomplie, après deux ans de résidence à La Casa Velasquez, l’académie de France à Madrid.