L'homme à la tête de viande

PERFORMANCE

Votre pratique artistique se partage entre peinture, sculpture et performance. Etant donné que vos sculptures et vos performances consistent en une transfiguration du corps, comment distinguez-vous leurs approches ?

 

Entre les deux dimensions de la peinture, les trois de la sculpture et ce qui relève de la performance, il y a des attitudes qui divergent. L’acte de peindre et de sculpter produisent tous deux un transfert de quelque chose du corps dans un objet que l’on va tenter d’animer. Dans la performance, c’est le corps lui-même qui se donne à voir. C’est, en quelque sorte, un contrechamp de la peinture ou de la sculpture puisque ce qui se donne à voir est le processus créatif lui-même. Autrement dit, c’est le corps de l’artiste dans son interrogation sur la question même du voir, ou simplement sur sa présence au monde. Le corps du performeur est transfiguré au sens où il est en représentation dans le fait même de son existence. Il ne montre rien d’autre que lui même et évite la question de la mimésis qui est toujours un peu l’écueil du théâtre. Dans Transfiguration, je réalise en aveugle des masques sur mon propre visage. Ceux-ci deviennent une extension de mon visage, c’est-à-dire de ma sensibilité. Mes mains prennent la parole et je ne sais pas où je vais. Je sais juste que je tente de creuser, de pilonner ma face pour tenter de voir si quelque chose va résister. C’est bien sûr la question du sujet lui-même qui est en jeu. Comme dans ma performance de Lenfermoi, où je laisse les mots venir, je lâche mon texte afin de montrer comment les mots sont comme des virus qui cherchent une bouche où se mettre. Et qu’ils font, au final, par un jeu d’association, la conversation. Ne serions-nous qu’une tête de lecture, une sorte de soi-disant ?

 

Comment vous est venue l’idée de travailler en mixant des armatures de métal, du grillage, des tissus, des fibres, du plâtre et de la résine ?

 

Les matériaux que nous utilisons sont comme des métaphores du corps. Le métal, ce sont les os. L’armature crée le mouvement, et la terre et le mortier représentent la chair et la sensibilité.

 

En quoi votre parcours d’artiste est-il marqué par votre naissance au Congo et l’art ethnique, ses matières, ses couleurs et ses représentations ?

 

Je constate mon amour pour les arts primitifs. J’adore ces œuvres qui sont de réelles empreintes de corps. Je ne saurais en dire plus.

 

Y’a-t-il pour vous quelque chose de la transe chamanique lorsque vous effectuez une Transfiguration ? L’humain, le masque et le divin semblent s’y mêler.

 

J’aime dire que Transfiguration est le passage de la Sainte Face à la Tête Viande (c’est aussi le nom d’une exposition collective organisée par Olivier de Sagazan, il y a quelques années, NDLR). Je crois que cette phrase est une bonne approche de tout l’art du XXe et du XXIe siècle. Autrement dit, le passage d’une vie sur terre où le sens était clair au regard d’un arrière-monde. Aujourd’hui, le corps n’est plus vectorisé que par rapport au hasard et à la nécessité d’un équilibre homéostatique (l’équilibre intérieur d’un organisme face à des modifications du milieu extérieur, NDLR). Les têtes viandes qui se dessinent sur ma face illustrent cette tentative désespérée du sujet humain pour trouver des raisons, de bonne raisons pour continuer à tenir la face.

 

On distingue des similitudes entre ces statues décharnées et ces sculptures effectuées lors de performances sur votre propre corps. Quand vous avez décidé de pratiquer votre art de cette façon, c’était par besoin d’investir autrement les lieux d’exposition ?

 

Quelle que soit la manière, l’artiste dit toujours la même chose. Peu importe le médium.Pouvez-vous nous parler plus particulièrement des œuvres que vous allez exposer au Mans et de la performance ? Réussissez-vous à intégrer systématiquement les particularités du lieu qui vous accueille ? Transfiguration est une performance évolutive. Chacune se nourrit des précédentes et le lieu, la scène et les spectateurs sont très importants. Je travaille en aveugle, je perds la vue en cours de transformation mais je sais que les spectateurs sont là pour prendre le relais. C’est finalement quelque chose que je donne mais que je ne verrai jamais. De plus, il est clair qu’entre le White Cube (galerie d’art à Ottawa, NDLR) et le musée d’histoire gigantesque et dévasté de Tbilissi où j’ai joué Transfiguration, l’ambiance n’est pas la même, tout comme mon état.

 

Votre site internet s’intitule la Nef des fous. C’est un thème artistique ancien, repris par Jérôme Bosch à une époque de conflits sociaux et de crises profondes au XVIe siècle. Votre nef symbolique accueille-t-elle aussi tous les fous de notre monde contemporain ?

 

Oui, la tête viande sous-entend le passage obligé dans les nombreux corridors de la folie. Et la folie de la défiguration n’est, à mon sens, qu’un processus de création pour insuffler de nouvelles forces dans le visage humain.

 

Une de vos performances a été intégrée au documentaire Samsara de l’américain Ron Fricke en 2013. Ce film, moins sombre que ses opus précédents, explore, sous forme de voyages, les merveilles de notre monde. En quoi ce film a-t-il pu être une expérience enrichissante dans votre pratique artistique ?

 

Pour Ron Fricke, Transfiguration est un résumé de son film. Il en va de notre survie de rechercher dans notre intériorité la plus profonde ce qui nous constitue et nous relie au reste du monde. Sans ce lien, notre civilisation n’est qu’une forme de tumeur qui court à son propre étouffement. C’est toujours une grande joie de sentir que l’on n’est pas seul dans sa quête.

• PROPOS RECUEILLIS PAR SYLVAIN PLESSIS

Artiste multiple, Olivier de Sagazan est surtout mondialement connu pour ses performances.
Il a inventé, il y a une quinzaine d’années, une expérimentation qu’il a intitulée Transfiguration dans laquelle il redéfinit notre vision du visage et du corps.
Aujourd’hui, il décline son travail en d’infinis mouvements à travers ses peintures et ses sculptures, comme l’expression directe de ses angoisses et de ses interrogations existentielles